CHAPITRE VIII

Brodrick Jéhabel avait parcouru d’innombrables mondes. Il avait observé quantités de phénomènes exceptionnels, dont certains auraient pu faire sourire d’incrédulité les sédentaires calfeutrés au fond des cités. Suffisamment pour qu’en d’autres temps, en d’autres lieux, la relation de ces prodiges vécus lui eussent valu rien moins que le bûcher. Car enfin, l’Univers n’est pas taillé d’une pièce. Mais depuis près de deux heures qu’il pataugeait avec ses hommes dans les entrailles du Dédale, la certitude qu’il n’avait jamais vu quelque chose d’approchant s’était imposée à lui. Les chasseurs avaient successivement franchi une banquise morcelée par le dégel, un désert de sable rouge, un champ de roseaux bruissant comme des myriades d’oiseaux fous… Et des ruines fumantes, obsédantes, semblables à des leitmotive gluants au fond desquels ils se devaient de découvrir une issue vers de nouvelles et effarantes métamorphoses. Le décor ne restait jamais immobile. Il créait sans cesse de nouvelles structures, de nouvelles perspectives, des formes libres ou inspirées. Un battement de paupières pouvait suffire à passer de la plus violente clarté à la pénombre la plus inquiétante, de la chaleur la plus infernale au froid le plus cinglant. Sans cesse les hommes poursuivaient leur avance, précédés par les fantasmes cruellement variés de l’entité. Certains grommelaient que Jéhabel s’était laissé emporter par sa haine fanatique des Vorkuls, ou son obéissance aveugle pour Irene Dale. Qu’il avait commis une énormité en voulant s’aventurer dans cet endroit de sinistre réputation. Le Dédale n’avait-il pas été utilisé en tant que parc carcéral ? Et des prisonniers n’y rôdaient-ils pas encore, toujours en quête d’une brèche possible ouverte sur le monde extérieur ?

La grogne commençait à corrompre sérieusement l’atmosphère au sein du groupe. Et ce fut pire lorsque quelqu’un fit la remarque à mi-voix que des ombres rôdaient dans leur sillage. Brodrick Jéhabel était trop fin psychologue pour l’ignorer. Il attendit de se trouver en terrain découvert et relativement stable pour ordonner une halte.

— Ecoutez-moi bien, vous autres ! Cessez donc de gerber dans mon dos et allez-y, videz votre sac. Vous étiez tous volontaires. Vous saviez que cette poursuite pouvait aboutir n’importe où dans la Galaxie et même au-delà. Vous auriez pu être séparés de vos femmes et de vos gosses pendant des années. Or il se trouve que ce que nous cherchions se trouve juste ici, sous notre pied… Alors mettez-vous dans le crâne que le danger est peut-être plus grand, mais qu’il est concentré dans le temps. On sortira de ce merdier, même si on doit tout faire sauter. J’imagine que vous ne vous attendiez pas à une balade au fond des bois, hein ? Non, on n’arrête pas. Oui, certains n’en reviendront pas. Est-ce que c’est suffisamment clair comme ça ? Comptez-vous… Combien, Baldwin ?

— Dix-huit, répondit l’intéressé.

— Si je ne m’abuse, c’était notre nombre au départ, pas vrai ?… Ne répondez pas. Mais moi je vous le dis. Il n’y a pas quelque chose qui vous saute aux yeux, là, tout de suite ? Depuis combien d’heures on galère ainsi dans ces boyaux ? Et depuis tout ce temps, pas une menace, pas l’ombre d’un danger…

— Il y a ces énergumènes qui nous suivent depuis un bon moment, fit remarquer quelqu’un dans le fond.

— Oui, de pauvres quidams qui errent ici depuis des lustres et nous imaginent déjà en train de rôtir quelque part. Des extraterrestres. De simples enfoirés d’extraterrestres. Je n’appelle pas ça un danger. Juste un inconvénient auquel il faudra remédier si on se sent serré de trop près. Mais sacré bon Dieu, vous ne voyez pas que le Dédale nous laisse tranquilles ? Qu’il ne touche pas un seul de nos cheveux comme s’il craignait de nous abîmer ? Tout juste s’il ne balise pas notre chemin, s’il ne désigne pas d’une flèche rouge les pièges qu’il dresse devant nous. Alors ? Je crois que cette chose-là aurait eu dix fois le temps de nous laminer si telle était sa fonction. Visiblement, ce n’est pas son passe-temps préféré. Sans quoi on serait déjà tous morts.

— Oui, mais Sharn ? Où est-il ? C’est vraiment immense, ici.

— Non, pas tant que cela. Nous tournons en rond, c’est tout. Mais l’extérieur est moins loin que nous ne le supposons. Quant à Sharn… Il est là, n’ayez pas peur. Il nous suit à la trace, il ne nous perd pas de vue un seul instant. Je sens quand j’ai un Vorkul à portée de fusil. C’est instinctif et je vous dis, moi, qu’il est dans les parages. Il est devenu haineux. Il ne nous lâchera pas. Jusqu’au moment où nous le coincerons et ce sera alors lui ou nous. Il ne s’agit pas d’une vulgaire expédition punitive, souvenez-vous-en ! On est en train de traquer le dernier de ces dégénérés, le chef de cette bande de violeurs. Mettez-vous ça dans le crâne ! Tout le monde a les yeux sur nous…

Jéhabel couva ses troupes d’un regard rassurant.

— Soufflez un peu, et profitez-en pour vider vos cervelles. Je ne veux plus qu’une image à l’intérieur. Celle de notre gibier.

Lui-même s’octroya une pause et mordit dans une barre de concentré vitaminé, tout en laissant son regard parcourir les murailles déchiquetées qui les cernaient.

— Foutu brouillard, hein, Baldwin ?

Son second hocha la tête, pensif.

— Vous n’avez pas cette impression qu’on veut nous conduire dans un endroit précis ?

— Pourquoi ? Quelle drôle d’idée ? Et où irait-on, je vous le demande ?

— Je ne sais pas. Juste une impression. Je ne partage pas votre avis au sujet du chemin que nous venons de parcourir. Je pense au contraire que loin de tourner en rond, nous sommes allés en ligne droite la plupart du temps…

— Ah ! ricana Jéhabel. Et vous avez trouvé ça, vous ?

— N’oubliez pas, Jéhabel. Moi aussi je suis un ex-chasseur. J’ai bourlingué suffisamment pour savoir quand je dessine des bulles et quand je taille des tiges.

— Vous, vous êtes tracassé depuis que nous avons dégommé ce petit contrôleur de l’O. S. R. Eh bien, dites-vous qu’il ne sauvegardera plus personne, à part les minorités ethniques du purgatoire.

— Vous vous trompez. Ce n’est pas qu’il soit mort dans ces conditions qui m’empêchera de roupiller. Seulement je me demande si ce n’était pas un risque superflu… Rien ne dit que la Sauvegarde des Races se satisfera de notre mise en scène…

— Dans toutes les mégapoles du monde habité, des dizaines de types se font buter au petit matin par des zonards. Je ne vois pas là ce qu’il pourrait y avoir de surnaturel. Ils vont retrouver Mullins dans la ruelle et conclure à un crime crapuleux, c’est l’évidence.

— Etait-il bien mort, au moins ?

— Personne n’a jamais survécu à un coup de machette dans le ventre. Et puis il n’y a rien à regretter. Il en savait décidément trop. Ses racontars auraient mis à forte contribution les relations haut placées de Mm” Dale. Il n’est jamais souhaitable de trop user ses amis importants. Quant à cette Nora, son talent de comédienne sera dignement récompensé. Elle a remarquablement joué le coup. Sans elle, nous n’avions pas une chance de tendre notre souricière. On verra ce qu’on peut faire pour sa fille enrôlée de force dans un lupanar de Logom. Et ainsi sera-t-il !

Il venait d’achever sa phrase lorsqu’un glapissement aigu les fit tous tressaillir. Une bande de créatures dépenaillées venait de surgir à découvert, vomie par le brouillard délétère. Elles galopaient de façon disgracieuse, portées par des membres faméliques et inégaux. Le museau collé au ras du sol, comme acharnées à poursuivre la trace du gibier pourtant en vue, elles semaient des traînées de bave sous leur ventre. D’un réflexe commun, les hommes resserrèrent les espaces entre eux tout en armant leurs fusils.

Brodrick Jéhabel s’était levé d’un bond pour faire face. Il s’attendait depuis un moment à ce type d’alerte. Les prisonniers du Dédale, rongés par la famine et les mutations, n’avaient pas cessé un seul instant de renifler leur piste. Ils avaient improvisé une coalition dangereuse pour les nouveaux arrivants. Les bêtes se jetèrent sur le premier rang de défense malgré les salves nourries qui se mirent à pleuvoir sur elles. Il s’ensuivit un combat au corps à corps acharné. Jéhabel se porta en tête de la résistance, machette dans une main, fusil dans l’autre, usant alternativement des deux sur quiconque osait l’approcher à deux pas. La mêlée devint indescriptible. Un tumulte fait de grognements, de cris, de détonations meurtrières recula les limites du silence ouaté qui avait présidé jusqu’alors. Des chasseurs tombèrent, lacérés par les crocs aigus des assaillants.

Puis tout d’un coup s’éleva un son insolite, semblable au roulement du tonnerre, qui s’acheva sur une note rauque et menaçante. Il n’en fallut pas davantage pour que les créatures lâchent prise et s’engloutissent en piaillant dans les volutes graisseuses des ruelles alentour. Jéhabel et les siens restèrent un instant figés, comme frappés de stupeur.

— Qu’est-ce que c’était ?

— Je l’ai vu ! Il était là, au-dessus de nous. Il nous observait du haut de ce mur.

Jéhabel se retourna vers celui qui avait parlé.

— Oui, mais il n’y a plus de mur, là où tu l’indiques ! ricana-t-il, avec moins de naturel toutefois qu’à l’accoutumée.

— Je vous assure, je l’ai vu… Une silhouette noire…

— Ce bruit, c’était le Vorkul, confirma Baldwin à mi-voix.

— Evidemment, je sais que c’était le Vorkul ! répliqua aigrement Jéhabel sur le même mode. Vous voulez quoi ? Que j’explique à voix haute qu’il peut non seulement commander aux éléments, mais aussi aux créatures du Dédale ?

— Il veut nous attirer dans un piège, Jéhabel. Nous devrions rebrousser chemin en quatrième vitesse. Notre obstination à le traquer sur son terrain ne peut que nous faire perdre la mise.

— On ne recule pas, Baldwin. Et d’ailleurs, quand bien même on le souhaiterait… (Il eut un regard significatif pour les ruelles qui s’enfonçaient sous terre, cédant place à une jungle fournie.) A moins bien sûr que vous n’ayez semé des petits cailloux blancs… On est condamné à aller au bout. Et c’est aussi bien comme ça !

Il aspira un bon coup et lança au reste de l’équipe :

— C’est fini, les gars, on se compte…

— Treize, répondit quelqu’un d’une voix morne.

— Alignez les morts.

— Ces salopards les ont emportés.

— Alors on continue…

Et pour couper court à toute rebuffade, Jéhabel commença de tailler un sentier à travers la végétation opaque qui se dressait devant eux. L’avancée à travers ce nouveau traquenard se révéla des plus périlleuses. Des fourrés aux intentions ambiguës se massèrent sur le passage de la colonne. Des guirlandes épineuses sifflèrent dans les airs, cherchant à s’ancrer dans la chair humaine. Jéhabel imposait un rythme rapide, malgré l’épuisement qui menaçait. Il lui tardait de s’arracher à l’étreinte baveuse des lianes et aux morsures des plantes.

Il parvint à force de détermination et de hargne jusqu’à la lisière des frondaisons. Il planta alors sa machette maculée de sucs vénéneux devant lui et s’accroupit, en quête d’un second souffle. Dix hommes seulement émergèrent de la jungle carnivore sur ses talons, tous livides, à bout de nerfs, en proie au doute le plus terrifiant. Ils se regroupèrent machinalement autour de leur chef, dont le regard s’était maintenant fixé sur un point situé par-delà les monticules boueux qui les cernaient de toutes parts. Baldwin s’approcha de lui. L’inquiétude avait creusé ses traits.

— Jéhabel, j’ai une impression bizarre…

— Moi aussi, répondit le chasseur en crispant ses mâchoires.

— Je ne suis plus certain du tout que ce qui nous entoure soit un nouveau leurre du Dédale…

Et il désigna du menton les grands miradors qui se dressaient là-bas sous la pluie. Les hommes murmurèrent entre eux.

— Nous sommes revenus à Chrysalide One ! Cette forêt que nous venons de traverser n’était rien d’autre que celle qui ceinture la Réserve…

Un vent de soulagement et d’enthousiasme se leva parmi les survivants. Aucun d’eux n’avait espéré retrouver si tôt son point de départ. Seul Jéhabel restait soucieux.

— Comment est-ce possible ? Il y a une bonne distance du Dédale au camp !

— Alors il faut admettre que le Dédale s’est déplacé lui aussi, en même temps que nous, qu’il nous a portés jusqu’ici.

— C’est ridicule, Baldwin. Le Dédale est à la même place depuis des siècles. Pourquoi brusquement aurait-il été démangé par le besoin de s’arracher de ses bases ?

— Nous l’avons vu bouger, tout à l’heure…

— Une simple extension, probablement… De là à…

— Il faut se rendre à l’évidence. C’est bien Chrysalide One.

Jéhabel laissa échapper un grognement d’impatience. Il sentait confusément que Baldwin était dans le vrai. Il signifia aux autres de se remettre en route, ce qu’ils firent cette fois avec beaucoup moins de réticence. Ils avancèrent en plantant fermement leurs talons dans la terre détrempée, ignorant la pluie qui glaçait leurs nuques. Ils gravirent les raidillons de boue jusqu’à se trouver à proximité des huttes. Celles-ci étaient désertes. Aucun mouvement, aucun bruit ne venaient troubler la quiétude étrange qui régnait dans la Réserve. Le brouillard s’amoncelait maintenant en tourbillons inquiétants au-dessus des miradors immobiles. Le temps même paraissait s’être figé.

— Où sont passés les Vorkuls ? demanda Baldwin. Et les surveillants ? Où sont-il tous, à présent ? Se pourrait-il que… que ce ne soit qu’une copie ?

— Non, mon vieux, répliqua Jéhabel dans un souffle. C’est bien vous qui aviez raison. Le Dédale nous a reconduits ici, sans aucun doute. Mais pas par bonté d’âme. Non, c’est probablement Sharn qui a manigancé tout ça. Quelque chose va se passer, vous pouvez en être sûrs.

— Où est-il, ce foutu Vorkul ? Pourquoi ne se montre-t-il pas ?

— Il est là, quelque part. Et lui, il nous voit, n’ayez pas peur.

— Ecoutez ça…

Un murmure irréel et sourd s’était progressivement détaché du silence. Jéhabel et ses hommes obliquèrent en direction des miradors, tenaillés par le besoin de savoir, de comprendre quel étrange pouvoir s’était instauré ici. Ils débouchèrent sur la place tachée de flaques brunes… L’entrain des chasseurs acheva de s’estomper à l’instant précis où ils débouchèrent sur la place tachée de flaques brunes.

Les Vorkuls s’étaient regroupés là, en cercle, au pied des tours métalliques. Ils se tenaient assis très droits, immobiles comme des effigies de pierre. Leurs regards voilés semblaient contempler l’aspect d’un lointain connu d’eux seuls. Ils chantonnaient doucement, bien que leurs lèvres fussent scellées, et ce son envoûtant qui émanait du plus profond de leur être accaparait l’espace respirable tout entier. Ce chœur mélancolique offrait un spectacle si fascinant que les hommes refusèrent d’aller plus avant.

Jéhabel lui-même ne put s’empêcher de frémir.

— C’est un Chant de mort, lâcha-t-il dans un souffle. Leur Chant de Mort. Mais nom de Dieu, où sont passés les hommes ? Et les chercheurs ?

A cet instant précis, la brume qui s’était massée tout autour en d’impressionnantes volutes parut aspirée vers les hauteurs. Elle grimpa, grimpa en tourbillonnant, tissant une multitude de flèques coniques qui allèrent transpercer les nuages, loin, loin au-dessus de l’étrange rassemblement, dans la lueur menaçante des éclairs. La jungle alentour disparut derrière le diagramme anguleux de grandes murailles diaprées qui enserra le camp tout entier. Un vent violent se leva au cœur de l’inconcevable édifice ainsi formé, tandis que le Chant dessinait des courbes sonores de plus en plus hautes et fluides.

Une longue silhouette sombre se matérialisa alors au centre du cercle des Vorkuls, indécise, tout d’abord, puis plus affirmée à mesure que les rafales tourbillonnaient dans la nef. Elle se redressa lentement, avant de se tourner en direction de Jéhabel. Celui-ci arma son fusil dans un mouvement réflexe et fit feu. La détonation fut étouffée par le tumulte de la tempête qui s’enflait. Si le projectile atteignit son but, du moins sa cible n’en parut nullement affectée et demeura sans bouger, à la même place.

— Je suis ici et je n’y suis pas, dit Sharn d’une voix grave qui évoquait le raclement d’une pierre tombale.

— Salopard de Vorkul, j’aurai ta peau tout de même ! rugit Jéhabel en brisant son arme de dépit. Où es-tu ? Où te caches-tu, sale pleutre ?

Et il se tourna dans toutes les directions, cherchant à deviner l’endroit où se tenait réellement son ennemi. L’hologramme eut un petit rire.

— Tu es un heureux, Jéhabel, tu vas assister à ce qu’aucun être de ta race n’aurait dû jamais voir.

— Où veux-tu en venir, Sharn ? Où sont les autres ?

Sharn se tourna vers le Mirador Secret qui s’effaçait dans la brume à quelque distance.

— Ils ont pris peur. Ils ont cru trouver refuge là-bas. Mais ça ne les sauvera pas…

— Cesse ce jeu et montre-toi… Si tu le souhaites, je t’affronterai seul à seul…

— Il est trop tard. J’aurais accepté ton offre, peut-être bien, si tu avais eu la sagesse de la formuler plus tôt. Avant de conduire mon fils dans ce piège, de l’utiliser pour remonter jusqu’à moi. Tu aurais pu me défier à tout instant. Et à tout instant je t’aurais entendu. Seulement tu as préféré recourir à des moyens moins glorieux. Tu ne vaux rien à mes yeux, Jéhabel. Moins encore que le pire ennemi que j’aie autrefois connu car tu n’œuvres pas pour ta propre haine, mais pour celle d’Irene Dale. Tu n’es qu’un valet, un substitut…

— Je n’ai pas voulu la mort de Nick Donovan. C’est lui qui s’est sciemment débattu dans la toile carnivore. C’était un accident. Qu’est-ce que signifie cette mise en scène ? Où veux-tu en venir ? Vas-tu violer le règlement sacré du Gir-Gavanen ? User d’un Chant pour nuire ?

— Tu emploies un langage dont tu ignores le sens. Tu cherches à gagner du temps pour trouver un moyen de fuir. Tu oublies que je suis en toi, que je lis en toi. Que sais-tu des lois qui régissent les Vorkuls ? Sais-tu ce qu’ils sont réellement ? Toi et les tiens, vous avez fait de nous des bêtes traquées. Nous étions nombreux à courir parmi les étoiles. Il ne reste de nous qu’une poignée de fantômes incapables de rêver. Je vais chanter, oui, mais pas pour tuer. Seulement pour délivrer. Délivrer les miens que Dale et toi vous avez mutilés à jamais. Et je vais te délivrer aussi, Jéhabel. Et je le ferai sans haine. Par nécessité.

Sur ces paroles, le brouillard étira une dernière fois ses orbes glaireuses haut dans le ciel, achevant ce qui était devenu la voûte d’une architecture phénoménale. Puis il cessa tout mouvement, se figea dans un grondement sourd, aux résonances étrangement musicales. Sa gangue jaunâtre s’éclaircit progressivement jusqu’à devenir translucide comme une eau claire. Il ne fut plus brouillard, mais cristal. L’ombre ne fut plus ombre, mais clarté opalescente qui nimba l’assemblée des Vorkuls d’une irradiance surnaturelle. Et dans la cathédrale de verre, le Chant de Mort s’éleva encore, accédant à des fréquences épurées sans cesse repoussées plus haut…

Du Mirador Secret jaillirent des groupes d’hommes gagnés par la panique. Ils se bousculaient en poussant des cris frénétiques et dérisoires, les bras tendus, le regard vide… La gorge sèche, Jéhabel leva les yeux vers l’incroyable agencement de lignes pures aux reflets de diamants. Il aurait voulu prendre la fuite, lui aussi, détaler droit devant lui en hurlant sa peur de mourir… Mais il restait comme pétrifié par la fascination qu’exerçait sur lui cet incroyable prodige.

Et la voix de Sharn se mêla au Chant de Mort, tonnant sous les délicates dentelles de cristal tel un craquement de tonnerre.

— Voici l’Arche, dit Sharn, voici le Gir-Gavanen, l’autel de nos Chants millénaires, qui devait grandir en chacun de nous jusqu’à la fin des temps. Moi, Gardien du Rêve, unique dépositaire par la haine des hommes, je le forme devant vous tous par la seule volonté de mon Chant ! Je le forme… et je le brise !

L’écho de ces derniers mots fut noyé par l’assourdissant fracas de la voûte qui cédait sous la vibration aiguë de sa voix. L’architecture féerique se fissura de toutes parts. Des gerbes de débris diaphanes éclaboussèrent l’espace. Des flèches de lumières s’abattirent sur les miradors, les jetant à bas aussi aisément que des assemblages d’allumettes. L’hydre métallique qui abritait les laboratoires de clonage vacilla un instant et disparut parmi les fumerolles irisées. Brodrick Jéhabel n’eut pas un mouvement pour éviter l’éclair aveuglant qui transperça sa poitrine. Il s’abattit en avant sans que la souffrance soit parvenue jusqu’à son cerveau. La dernière vision qui s’imprima sur sa rétine fut celle des Vorkuls ployer et se dissoudre sous l’avalanche de cristal, et le terrible hologramme de Sharn se profiler au-dessus de l’incendie doré. Puis tout céda le pas à une obscurité grisâtre, transitoire…

Jéhabel ne souffrit pas. Il sut seulement qu’il mourait. Et que le feu dévorant de sa haine mourait avec lui.

Sharn resta longtemps aux abords du grand corps immobile recouvert de brume, à questionner Enfant. Et quand Enfant lui répondit, si faiblement qu’il put à peine le percevoir, il eut clairement conscience qu’une partie de lui-même était demeurée sous les décombres, et que rien ne serait plus jamais comme avant.

— Je meurs si lentement, murmura Enfant. Certainement parce que je suis trop grand pour que la mort m’avale d’un coup…

— Est-ce que c’est très douloureux ? demanda Sharn d’une voix morne.

— Douloureux ? Non… La douleur n’est pas un concept qui m’est très familier à vrai dire.

— Je regrette…

— Il ne faut pas. Tu m’as offert ma plus belle métamorphose, ma plus sublime combinaison. Sois-en remercié, mon ami… Etais-je vraiment ton Rêve ? L’étais-je vraiment, dis ?

— Tu l’étais. Tu as donné un corps à ce qui n’était qu’une pensée, un souffle de vent imaginaire. Je pense à ce que nous aurions fait si les choses avaient été différentes…

— Risquaient-elles de l’être ?

— Non. A aucun moment, non, j’en ai peur.

— Le Rêve est donc brisé comme je le suis ?

— Tu es le Rêve…

— C’est une bien étrange sensation, que d’être un Rêve. Ma pensée s’obscurcit… Où iras-tu, maintenant ?…

— Le plus loin possible, mon ami. Je m’enfouirai quelque part pour y trouver la paix.

— Tu es pareil à moi, à présent. Dernier de ta race et condamné à fuir toujours, sans trêve. Un jour, quelqu’un viendra peut-être à toi dans ta retraite et t’offrira à son tour de partager un destin exceptionnel. Tu comprendras alors comme on accepte cette chose-là, même si on sait ne pas y survivre…

— Enfant ?

— Tes Chants me manqueront. Ils ont fait de moi quelqu’un de sensé.

La voix si ténue, comme un fil étiré à l’extrême, se rompit dans un souffle. Alors Sharn, qui avait longtemps rôdé autour des ruines, estima que sa présence n’était plus nécessaire ici.

Un peu plus tard, il chanta au-dessus du cadavre de Nick et le déposa sur la basse branche d’un arbre solitaire. Quand il eut le sentiment d’avoir agi au mieux de ses moyens, il marcha en direction des appareils qu’avaient abandonnés Jéhabel et ses séides. Il monta dans l’un d’eux, guettant par la vitre le mouvement ondulant des ponts d’ombre…

Il restait un message à délivrer, avant de se perdre à jamais dans les méandres nébuleux de l’Univers…